"Quand je suis allée au cercle de paroles des Vans, je ne savais pas trop à quoi m’attendre, et surtout j’étais paniquée. Avoir eu le courage de venir était déjà un pas énorme.
Cette force insoupçonnée m’a permis de sortir de ma zone de confort, et malgré tout, d’arriver à parler relativement aisément de ma propre histoire, d’enfin pouvoir exprimer mon vécu.
Le fait de partager, de se dévoiler, de dire l’indicible, se dire « je ne suis pas seule », m’a énormément aidé à me libérer, d’une sorte de culpabilité, et certainement d’une part de honte enfoui en moi. Ces sentiments que j’essayais désespérément d’oublier. Faire avec, croire que tout va bien, alors qu’à l’intérieur, c’est un champ de ruine. Mon leitmotiv depuis des années était de tenir et de ne rien laisser paraitre.
Les divers témoignages ont pu faire échos en moi, faisant remonter des souvenirs, comprendre certaines situations ou comportements, comprendre mon mécanisme, le mécanisme d’un trauma, et d’accepter le fait d’avoir été une victime et que ce n’était pas de ma faute.
Je me suis aussi rendue compte que j’avais tellement minimisé les agressions et la gravité de ce que j’avais subi, 7 ans d’inceste, que j’en avais oublié de vivre, en négligeant totalement la personne que je suis.
Comprendre que mon corps s’est totalement déglingué en plus de 40 ans. Il crie sa colère, son désespoir, son impuissance. Tous les mots que je n’ai pu expulser de moi, se sont transformés en maux, burn out, douleurs chroniques, fatigue chronique, épuisement physique et mental, exclusion sociale, rejet du contact physique, la liste est longue.
Je ne me rendais pas compte de l’impact de ce trauma sur ma vie quotidienne, mes dissociations successives pour tenir, faire semblant.
Comprendre que la petite fille n’était pas responsable, et qu’aujourd’hui je suis là pour elle, pour prendre soin d’elle. J’intègre petit à petit que je peux choisir ma vie, et que le mécanisme qui s’était installé en moi peut et doit changer.
Pendant les temps de parole, rien n’était imposé, je me sentais libre, en sécurité et respectée. La confiance pouvait s’installer, donnant libre cours à la parole, même si cela était difficile. Le fait d’être, dans l’ici et maintenant, m’a aidé à me reconnecter, à moi et mes émotions parfois totalement enfouies, de les laisser émerger, de les ressentir, d’avoir le droit de pleurer, ou de prendre un moment de silence, de prendre le temps, pour intégrer ce qui venait de se passer, sans que l’on me prenne la parole, puisque j’avais « le bâton de parole ».
Chaque témoignage apporté, était déposé dans cet espace sécure, tout simplement et c’était déjà beaucoup. Nous parlions avec le « Je », en notre propre nom, et il n’y avait pas de ping-pong, aucun jugement. Le fait de poser les faits, les ressentis chacune à notre tour, ou pas, car nous pouvions rester silencieuses et juste être présentes, faisait parfois résonner des infos oubliés, ce qui permettait de poser encore plus nos valises.
Grâce à ces échanges, j’ai entrevu la perspective d’un avenir moins noir, que cela était possible et prendrait du temps, en étant moins exigeante, et en arrêtant de me mettre la pression.
Cette expérience m’a aidé à être un peu plus maitre de ma vie, et d’essayer de vivre et non plus de survivre. Cela a été constructif, car j’ai pu avoir des clés, des outils, notamment des titres de livres, des liens sur internet. Cet élan m’a aussi donné l’envie de participer à la formation sur les bases des violences sexuelles, ce qui m’a encore éclairé.
Le groupe était constitué exclusivement de femmes. La présence d’un homme au sein du groupe ne s’est pas présentée. Personnellement, je pense que s’il y avait eu une présence masculine, je n’aurai pas été aussi libre dans mes témoignages et que la confiance n’aurait pas pu s’installer aussi aisément.
Les intervenantes, 2 psychologues spécialistes des traumas et 2 infirmières ont su nous mettre à l’aise, en posant un cadre sécurisant. Ces professionnelles des violences sexuelles ont pu répondre de manière appropriée et juste, en nous accompagnant avec bienveillance et je les remercie vraiment de leur investissement par leur présence.
C’était une expérience pas simple à vivre, qui bouscule et le chemin est encore long, mais ce travail sur soi est tellement nécessaire pour un début de reconstruction, de réparation.
La vie n’est pas un long fleuve tranquille, des remous peuvent à nouveau surgir, mais je grandis même en faisant quelques pas en arrière.
A celles et ceux qui me lieront je ne peux que vous conseiller de vous mettre un bon coup de pied aux fesses, ça en vaut le coup."